Lampedusa, carnet de voyage (Introduction)

Posted on janvier 18, 2014

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=> aller au 1er épisode : Lampedusa, « une île dans l’île »

Du 31 décembre au 5 janvier dernier, je suis allée sur l’île de Lampedusa. Pourquoi ? Pourquoi passer son nouvel an sur une petite île perdue au milieu de la méditerranée, vaguement connue pour les naufrages des migrants venus d’Afrique tentant de rejoindre une des plus proches portes de l’Europe ?

J’avais du temps. J’avais économisé assez pour faire un beau voyage. Mais j’étais seule pour l’entreprendre. Je n’avais encore jamais voyagé seule, alors si je devais le faire pour la première fois, autant faire de cette expérience quelque-chose d’unique et de formateur. En tant que journaliste, j’avais envie de mêler l’aspect « voyage », « découverte » et l’aspect « reportage ». Pas dans l’unique et seul but de vendre une pige à mon retour. Mais le faire avant tout pour moi, comme une expérience personnelle. Pour comprendre.

Le sort des migrants morts par centaines, sur des embarcations de fortune, lors de terribles naufrages au large de Lampedusa, a commencé à attirer mon attention dès l’année 2008-2009, lors de mon année Erasmus à Rome. Je me souviens avoir été très touchée par des reportages lus dans La Repubblica, pendant mes longs trajets en bus, où des photos saisissantes de  femmes et d’enfants passant par dessus bord, prenaient des pages entières du journal. Depuis, j’avais suivi l’actualité de l’immigration à Lampedusa à travers divers articles et reportages de la presse française et italienne.

En 2010, les naufrages se sont succédés, faisant plus de 400 victimes. Puis il y a eu la venue très symbolique du pape François, en juillet 2013, pour son premier voyage hors de Rome, dénonçant « la mondialisation de l’indifférence ». Dès l’été 2013, j’ai pensé à me rendre sur place, pour comprendre de moi-même, lassée de ne lire des éclairages qu’à travers divers articles, souvent issus des agences de presse. Mais les prix des avions (plus de 1000 euros) m’en ont dissuadée.

Surtout, il y a eu le naufrage du 3 octobre 2013, où 366 migrants ont perdu la mort. Et la large couverture médiatique, les déclarations incessantes des hommes politiques italiens, français, de l’Union Européenne. Alors quand j’ai eu cette opportunité de faire un beau voyage, seule, Lampedusa a fini par s’imposer à moi. A mon retour en France, j’apprendrai dans cet article qu’en tout, depuis 2002, au 7 octobre dernier, 3300 migrants sont morts au large de Lampedusa.

Je n’ai pas voulu faire de ce voyage un grand reportage. J’ai voulu le prendre comme une expérience personnelle. Une phase de repérage. Un premier temps pour rencontrer les habitants, échanger. Apprendre. Avant d’y retourner une nouvelle fois plus longuement.

J’ai déjà appris que 4 jours sur place (auxquels ajouter 2 jours de voyage Paris- Rome / Rome-Palerme / Palerme Lampedusa puis Lampedusa /Palerme / Palerme-Milan / Milan-Paris), c’est court. Beaucoup trop court. Mais cela m’a déjà tellement appris !

D’un point de vue journalistique, on me reprochera de ne pas avoir pu rencontrer de migrants et donc de revenir sans aucun témoignage de migrant. D’un point de vue personnel, je le regrette aussi. Je suis allée à Lampedusa quelques jours après le 24 décembre, date à laquelle le gouvernement italien a décidé de « vider » le centre d’accueil de Lampedusa de 169 migrants, transférés dans d’autres centres de Sicile et du Sud de l’Italie – à l’exception de 17 réfugiés Syriens et Erythréens, qui doivent être entendus par la justice comme témoins. Le parquet chercherait à identifier les passeurs qui pourraient se trouver parmi eux (ce qui pose de graves problèmes de droit européen en terme de droit d’asile, et de durée de détention de ces réfugiés, mais c’est une autre histoire). En 4 jours, donc, il était très difficile de rencontrer ces 17 réfugiés, gardés dans le centre en attente d’être entendus par la justice. Ils sortaient de temps en temps, la nuit. Mais où ? quand ? Il m’aurait fallu plus de temps.

A quoi bon aller là bas sil n’y a plus de migrants ? En seulement 4 jours, sans pouvoir les rencontrer (à l’exception d’un seul, rapidement), j’ai déjà appris 100 fois plus qu’en cinq ans à lire de temps en temps quelques articles de presse ou visionner des reportages vidéo.

Lampedusa sans les migrants : tout rappelle leur présence. 

Alors Lampedusa, sans les migrants, ça donne quoi ? Leur présence reste omniprésente.  Tout rappelle les naufrages. L’île est imprégnée de leur mémoire. Il y a le cimetière d’épaves de leurs bateaux échoués au fil de ces dernières années sur les rivages de l’île… il y a le monument de la porte de l’Europe, à quelques pas de l’aéroport, inauguré en 2008 en hommage aux naufragés. Il y a le carré réservé aux étrangers, dans le cimetière de l’île, où des numéros, sur les croix de bois, remplacent les noms.

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cimetière d’épaves

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Porte de l’Europe, en hommage aux migrants morts en mer, inaugurée en 2008

Tout rappelle leur mémoire, le passé… et tout rappelle leur présence, en réalité, ininterrompue. Il n’y a qu’à observer l’omniprésence des forces de sécurité et des membres d’organisations humanitaires : Croix Rouge, Ordre de Malte, Marine militaire, Esercito (armée de terre), gardes côtes, guardia di finanzia, etc.

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L’île était occupée par les migrants ? Elle est maintenant sous occupation militaire.

Dans l’attente de la venue des prochains réfugiés… Du 2 au 4 janvier, pas moins de 1000 nouveaux migrants ont été interceptés en mer par la marine militaire avant d’être directement transférés à Porto Empedocle (port d’Agrigente, en Sicile). Signe que dès que la mer est calme, ils arrivent. Ils sont prêts à risquer leur vie pour rejoindre l’Europe.

Et si pour l’instant, tous arrivent à être transférés vers la Sicile pour calmer l’opinion publique après le choc du naufrage du 3 octobre et le « scandale » de la vidéo diffusée le 18 décembre (pas sortie par hasard, on en reparlera), ils seront bien plus nombreux au printemps et à l’été, quand les conditions météo seront bien plus propice à la traversée. D’ici là, le centre d’accueil sera-t-il rénové ? Le droit d’asile réformé ? Les naufrages vont-il diminuer ? Pas si sûr.

=> Premier épisode de carnet de voyage : Lampedusa, « une île dans l’île »

=> Deuxième épisode de carnet de voyage : Lampedusa, l’île à la mémoire des migrants

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Posted in: Lampedusa, Société